Rencontres #5: Jean-Michel Fouillade et son projet “la canasta campesina” au Salvador

Rencontres #5: Jean-Michel Fouillade et son projet “la canasta campesina” au Salvador

Elles vous ont sûrement manqué depuis quelques mois. Mais voici à nouveau un portrait de notre série d’articles intitulée “Rencontres”.

Il s’agit à travers ces interviews de mettre en avant vos histoires, concitoyens ou francophones, qui vivez à l’étranger et vous lancez dans des aventures associatives, entrepreneuriales ou culturelles.

Cette fois nous dédions cette rubrique à Jean-Michel Fouillade, chef de projet pour le Secours Populaire, que j’ai rencontré lors de mon dernier déplacement au Salvador et qui nous parle d’une projet d’intérêt général formateur, créatif, écologique !

À savoir

Le Secours populaire (SPF) a une longue tradition de solidarité avec le Salvador. Les premières actions dans le pays, en 1979, ont permis d’apporter une aide aux victimes de la guerre civile (1979-1992). A la fin de celle-ci, le SPF a conservé des liens très forts avec le Salvador. Depuis 2001, suite aux violents séismes qui ont frappé le pays, le SPF a mis en place d’importants programmes d’urgence, de réhabilitation et de développement.

Un peu de contexte

El Salvador est le plus petit pays d’Amérique Centrale avec 21 000 km² et avec un peu moins de 7 millions d’habitants, dont 40 % vivent en milieu rural. El Salvador est un agro-exportateur (sucre, café, crevettes) mais aussi un importateur net de produits alimentaires (60 % de la demande). 92,3 % de son territoire est situé dans le Corridor sec d’Amérique centrale, et 45 % sur des versants dont les sols sont dégradés. Les systèmes de production ne sont pas durables et sont très vulnérables aux effets du changement climatique (sécheresses prolongées et pluies abondantes). Les rendements moyens sont inférieurs à la moyenne de l’Amérique latine et des Caraïbes (ALC) – sauf pour la canne à sucre ; en revanche, l’utilisation d’engrais de synthèse est plus importante. 400 000 petits producteurs (moins de 5 ha) se consacrent principalement aux cultures vivrières (céréales de base, peu diversifiées). De plus, le coopérativisme, porté en partie par la Réforme agraire est un élément important du tissu agropastoral (céréales de base, café, élevage). L’offre agricole est atomisée et éloignée des marchés en raison d’une longue chaîne d’intermédiaires. La faible rentabilité agricole intensifie l’émigration des jeunes. Ce phénomène contribue au vieillissement de la population agricole (49 ans en moyenne), ce qui limite la capacité d’innovation.

Jean-Michel Fouillade, chef de projet pour le Secours Populaire réponds à nos questions

 

Pourriez-vous nous parler de votre projet la « canasta campesina » ?

Le Secours populaire est présent dans la commune de Comasagua depuis 2009 suite au passage au niveau national de l’ouragan IDA[1] qui a affecté les cultures de maïs, d’haricots et l’habitat d’une grande partie des familles paysannes. Avec le soutien du centre de crise du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), nous sommes intervenus auprès d’un peu plus de 1200 personnes. En 2011 la commune de Comasagua a été une nouvelle fois touchée, cette fois par la dépression tropicale[2] 12-E, ce qui nous a conduits toujours avec l’appui financier du centre de crise du MEAE, à mener une nouvelle action d’urgence auprès de 1100 personnes.

A partir de ces urgences, le SPF, en lien avec ses partenaires locaux, a réfléchi à une stratégie d’actions pour améliorerdurablement les conditions de vie des populations, c’est la naissance des projets de développement actuellement en cours.

En associant le lycée français de San Salvador et deux partenaires locaux, le Secours populaire a proposé de mettre en place un projet innovant avec les communautés paysannes de Comasagua en développant le concept des paniers paysans en s’inspirant des AMAP[3] en France. En 2011 le SPF a facilité des espaces d’échange et de concertation avec des familles paysannes, des étudiants et professeurs du lycée français et des parents d’élevés de l’établissement afin de créer une alliance entre les producteurs et les consommateurs.

Dans le même temps, le SPF a signé un accord de partenariat avec l’université luthérienne Salvadorienne (ULS), ce qui a permis de développer une dimension scientifique dans le cadre du programme. Actuellement, de la recherche-action est menée de manière permanente et chaque semaine, une douzaine d’étudiants en agro-écologie échangent leurs savoirs avec les familles paysannes et les mettent en pratique sur les parcelles des producteurs.

Comment avez-vous pu le développer ? Quels soutiens avez-vous reçu ?

À l’issue de cette phase de mise en commun et d’engagement partagés, le Secours populaire a présenté et obtenu auprès de la délégation de l’Union européenne au Salvador, le cofinancement d’une première phase (2013/2015). Le projet, avec l’implication du ministère de l’agriculture salvadorienne, a permis d’accompagner 250 familles paysannes afin de garantir leur sécurité alimentaire en implantant des jardins familiaux, mais aussi d’équiper et de former avec succès une cinquantaine de familles paysannes à l’agriculture biologique. Ces trois années ont permis d’assoir une base pérenne de production vivrière bio, qui répond aux besoins alimentaires en fruits, en légumes et en œufs des familles paysannes de Comasagua et dont les excédents sont commercialisés auprès d’un nombre grandissant de consommateurs de la capitale San Salvador et de sa proche périphérie. Ces consommateurs s’inscrivent et reçoivent tous les quinze jours leur panier paysan bio.

En 2018, le Secours populaire et l’Association Coopérative de Production Agricole « Canasta Campesina » ACPACAC reçoivent pour une durée de trois années un cofinancement de l’Agence Française de Développement -AFD pour une phase II du programme. Les objectifs sont d’appuyer les femmes et les jeunes paysans à diversifier et à améliorer leurs productions agricoles écologiques, de renforcer les capacités organisationnelles et de gestion de la coopérative ACPACAC en développant son réseau d’échanges et de coopération aux niveaux territorial, national et international et de consolider les aptitudes entrepreneuriales des producteurs de la coopérative ACPACAC.

En 60 mois, les revenus moyens mensuels d’une famille paysanne sont passés de 74 à 367 dollars et ce sont en moyenne 4000 paniers paysans qui sont commercialisés annuellement.

 

Quels conseils donneriez-vous aux projets associatifs que des Français de l’étranger souhaiteraient lancer ?

Je me garderai bien de divulguer des conseils, je peux parler de l’expérience du Secours populaire et la partager. Notre démarche a toujours été de conduire nos actions solidaires en prenant appui sur les différents acteurs locaux de la société civile et bien entendu en concertation avec les populations et le secteur public. Le protagoniste du SPF est de répondre dans la mesure du possible aux besoins exprimés, dans une démarche partagée qui facilite les mises en commun en impliquant directement dans les prises de décisions les acteurs-bénéficiaires des projets. En clair, nous ne débarquons pas avec des projets clés en main qui ne seraient ni pertinents et encore moins efficaces.

En quoi avez-vous l’impression de participer au rayonnement de la France au Salvador ?

Au Secours populaire nous avons l’habitude de dire que nous « mondialisons la solidarité » et c’est vrai aussi au Salvador.

Des échanges réguliers sont facilités par le SPF entre ses partenaires. Ainsi par exemple,  des membres de la coopérative paysanne ACPACAC se rendent chaque année en France dans le cadre d’échanges d’expériences de « paysans à paysans » en agriculture biologique et vice versa des paysans français et jeunes étudiants de l’ISTOM[4] viennent au Salvador connaître les expériences locales.

Ces échanges sont rendus possibles grâce en partie au soutien financier du CFSI[5] dans le cadre du programme « coopérer autrement en acteurs de changement » -(CAAC).

Nous attachons de l’importance aussi à ce que la communauté française au Salvador puisse s’impliquer bénévolement dans les actions solidaires impulsées par le Secours populaire avec les populations locales. Avec le Lycée français de San Salvador, le SPF entretient des liens privilégiés qui permettent d’impliquer la communauté estudiantine du lycée et les familles paysannes de Comasagua dans des activités partagées. Concrètement, les jeunes lycéens se rendent dans une démarche pédagogique dans les communautés paysannes pour y conduire des travaux pratiques. Ainsi par exemple, les élèves ont rédigé un livre de recettes de cuisine traditionnelle qui a été édité par le lycée avec des fonds financiers de l’AEFE[6]. Mais c’est aussi les femmes paysannes qui vont au lycée français enseigner aux élèves et aux professeurs des écoles à cultiver les légumes bios.

Toujours pour favoriser les échanges interculturels, une année sur deux, de 4 à 10 jeunes salvadoriens des communautés paysannes entre 10 et 14 ans sont invités en France par le mouvement d’enfants « Copain du monde » du SPF durant trois semaines. Ces « ambassadeurs » salvadoriens participent au « Village copain du monde », afin d’échanger avec des enfants de France et d’autres enfants venant de différents continents.

 

Quelle coopération entre le Secours Populaire du Salvador et celui de la France ?

Le Secours populaire est présent au Salvador de par mon expatriation en qualité de chef de projet. Les projets que nous conduisons au Salvador sont possibles car des fédérations départementales du SPF de grandes régions comme l’Occitanie, la Nouvelle Aquitaine ou de la région parisienne comme le SPF du Val de Marne et de Seine et Marne s’impliquent humainement et financièrement dans la mise en œuvre de ceux-ci.

Quels sont vos projets futurs ?

Nous souhaitons poursuivre le programme des « paniers paysans » avec les femmes et les jeunes de la coopérative ACPACAC de Comasagua avec une phase III de consolidation en élargissant les actions et champs d’intervention sur 3 aspects. Le premier, poursuivre la diversification de la production bio mais surtout développer des processus de transformation des fruits et légumes afin de valoriser la production locale et sa commercialisation en circuit court. Le deuxième, avoir une démarche globale sur la commune de Comasagua très affectée par le changement climatique, en engageant avec tous les acteurs locaux des actions concertées sur les bassins versants. L’objectif à court terme serait que Comasagua devienne la première « Commune verte » reconnue de par ses pratiques écologiques. Le troisième, est de faciliter les études académiques des jeunes de la coopérative à travers l’attribution de bourses pour qu’ils/elles puissent se former et obtenir un diplôme de technicien en agro-écologie. Ces formations contribuent à défendre l’agriculture biologique locale, à renforcer le droit à la citoyenneté, c’est permettre d’acquérir des savoirs scientifiques pour gérer les cultures dans les parcelles, nourrir les populations rurales et urbaines en renforcer la biodiversité dans l’agriculture et l’alimentation.

Enfin nous souhaitons soutenir avec la IICA[7], dans le cadre d’un consortium national large, la création d’un système de certification pour la production agro-écologique au Salvador, fondée sur une approche participative. Cette proposition innovante de marque collective a pour objectif de favoriser et de promouvoir l’accès aux marchés nationaux de la production agro-écologique paysanne au Salvador par la création d’un système de certification national et collectif, animé par une plateforme public-privé.

> En savoir plus sur le Secours Populaire : https://www.secourspopulaire.fr/


[1] Cette dernière a donné trois jours de pluies torrentielles, ce qui a entraîné la mort de plus d’une centaine de personnes à la suite des inondations et des coulées de boue.

[2] Plus de 400 mm de pluie ont été enregistrés. 48 738 personnes évacuées et 32 décédées. De nombreux glissements de terrain ont endommagé les routes. Les cultures, en particulier le café, les haricots, le maïs et les bananes, ont également subi de graves dégâts.

[3] Association pour le maintien d’une agriculture paysanne

[4] École supérieure d’agro-développement international

[5] Comité français pour la solidarité internationale

[6] L’Agence pour l’enseignement du français à l’étranger

[7] Institut interaméricain de coopération pour l’agriculture

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