Gestion politique de la crise au Brésil : Des enseignements à tirer en matière de diplomatie sanitaire

Gestion politique de la crise au Brésil : Des enseignements à tirer en matière de diplomatie sanitaire

A l’heure actuelle, le Brésil déplore plus de 50 000 décès dus au Covid-19 dépassant ainsi le bilan états-unien sans pour autant atteindre le pic épidémique. Je rejoins une grande partie de la communauté internationale pour dénoncer la gestion de la crise par Jair Bolsonaro. Celle-ci doit nous inviter à réfléchir aux moyens que le droit international offre afin de mettre en place des garde-fous protégeant davantage les droits des populations en matière de santé. En effet, un renforcement de la diplomatie sanitaire nous permettrait d’avoir une coordination plus forte des politiques et stratégies de lutte contre les pandémies. Un tel processus limiterait les décisions individuelles ou partisanes pouvant conduire à des résultats dramatiques. Plusieurs pistes peuvent ainsi  être envisagées à la lumière de la situation brésilienne.

Photographie désinfection de Rio de Janeiro, 18 avril, Carl de SOUZA (Afp)

La décision d’un déconfinement dans un contexte de crise sanitaire, économique et sociale 

Le Brésil est deuxième pays endeuillé et le deuxième pays en nombre de personnes infectées. Ce tableau semble entrer en contradiction avec la décision du gouvernement de Bolsonaro de déconfiner le pays, s’intégrant dans un ensemble de choix politiques mis en question par un grand nombre d’experts et de représentants internationaux.   Il est vrai que la situation économique du pays appelle à la vigilance quant aux jugements hâtifs sur l’arbitrage entre urgence sanitaire et sociale. Certaines prévisions avancent une récession potentielle de 6 à 10% de la richesse nationale cette année, soit la plus forte jamais enregistrée dans le pays.

Renouer avec les valeurs fondatrices de la démocratie brésilienne : la santé pour tous

Je ne souhaite pas mettre en question la légitimité d’un élu de la nation quant à la prise de décisions sanitaires, entrant directement dans le champs régalien et souverain de l’Etat. En revanche, nous avons le devoir de condamner les atteintes aux droits des populations, quelque soit leur nationalité. A l’heure où j’écris, des centaines de brésiliens manifestent dans la rue contre les actions du gouvernement actuel. Ces soulèvements rappellent les mouvements sociaux qu’a connu le Brésil dans les années 70-80  portant un ensemble de revendications  dont  la réforme sanitaire du pays. Celle-ci visait à l’établissement Système unique de santé (sus) prévoyant l’accès universel aux services de santé publique, considérés comme droit de citoyenneté. La politique conduite par Bolsonaro semble s’éloigner de ces valeurs fondatrices de la démocratie brésilienne. 

Je tiens à m’exprimer sur la situation qui invoque notre humanité à tous. En outre, rappelons-nous que le Brésil regroupe la plus grande communauté française en Amérique latine avec presque 30 000 ressortissants français. Les liens entre nos deux économies témoignent également de la relation privilégiée entre la France et le Brésil qui est la  première destination de nos investissements dans la région et un allié clé dans les instances multilatérales, et, ne l’oublions pas, premier pays voisin de la France avec 730 kilomètres de frontière avec la Guyane.

Favoriser un partage plus fiable des données de santé entre États

L’exemplarité en matière de partage de données en situation de crise sanitaire internationale  est nécessaire afin d’assurer un niveau d’alerte suffisant. Début juin le président a ordonné l’arrêt de publication du bilan total des cas et décès liés à l’épidémie de Covid-19. Ce n’est qu’après 6 jours de silence et face à la pression internationale que le gouvernement brésilien a communiqué les chiffres, témoin de l’ampleur de la crise. Le ministre de la santé du Brésil a ainsi annoncé le 10 juin que 1271 décès dus au nouveau coronavirus avaient été enregistrés en 24 heures. Les doutes sur la fiabilité des données transmises n’est pas le seul fait du Brésil, il s’agit d’un point à traiter de façon approfondie afin de mettre en responsabilité les États concernés.

Mieux superviser la mise en œuvre du principe d’égalité en matière de santé

Par ailleurs, la gestion de crise a accru les inégalités présentes au sein de la population brésilienne interrogeant l’application effective des droits fondamentaux en matière d’égalité, de droit à la vie et à la sûreté pour une partie de la population. Dans les favelas et quartiers défavorisés l’accès à l’eau, aux produits d’hygiène de base et aux médicaments sont très restreints et la distanciation sociale s’avère difficilement applicable. Les inégalités sont extrêmes dans de nombreuses villes brésiliennes et les populations des différents quartiers n’ont pas accès aux mêmes services. A l’inverse les plus riches ont accès aux laboratoires privés pour se faire tester pour un prix oscillant entre 55 et 110€. C’est d’ailleurs les deux tiers des tests effectué à Rio de Janeiro et Sao Paulo qui sont réalisés dans ces laboratoires privés. Le taux de mortalité dû au coronavirus est aussi de façon corrélée plus élevé parmi les populations indigènes (deux fois plus élevé) et noires (quatre fois plus élevé) du pays. Ainsi, une telle disparité de l’accès la santé en fonction du capital économique et social rompt brutalement avec la promesse d’un système de santé universel.


Accroître le soutien sanitaire à destination des systèmes de santé les plus fragiles

Enfin, la situation sanitaire au Brésil appelle à la mise en œuvre de moyens ambitieux en matière de solidarité internationale et de soutien sanitaire. Depuis mi-avril les hôpitaux brésiliens sont saturés. Certains états du Brésil ne disposent qu’un nombre limité de lits de réanimation. Les hôpitaux privés de Sao Paulo comptent entre 20 et 30% de lits inoccupés quand les hôpitaux publics sont au bord de l’effondrement. Au Brésil seul 23% des habitants disposent d’une mutuelle privée leur permettant d’avoir accès à des soins plus onéreux. C’est dans les états du Nord et du Nord Est que ce taux est au plus bas à 10%. Cette disparité régionale pèse lourdement sur le système. L’état d’Amazone est débordé : la seule unité de soins intensif ne dispose que de 50 lits, pour un territoire aussi grand que l’Allemagne. Des dispositifs de soutien internationaux adressés directement aux espaces régionaux pourraient oeuvrer à réduire ces inégalités territoriales.

Désirant aller au-delà d’une vision moralisatrice sans effet, je pense donc nécessaire que nous engagions un travail de fond sur les différents moyens pragmatiques d’agir. La situation du Brésil et d’autres pays dans ma circonscription n’est pas tolérable. Notre réponse au niveau international doit bien évidemment passer par une solidarité accrue en faveur des personnes en situation de vulnérabilité mais aussi par une évolution des normes transnationales pour une mise en responsabilité des Etats en matière de santé et de protection des populations.  Je ne suis personnellement pas en faveur d’un droit d’ingérence sanitaire, d’autres modes d’actions sont à considérer. Des instruments internationaux existent déjà en la matière tel que le Pacte international sur les droits civils et politiques  qui garantie depuis 1966 le droit à la vie et la Constitution de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) adoptée en 1946. L’un des principes cardinaux de ce dernier texte signé par le Brésil et mis en oeuvre par l’OMS est la consécration de  l’égalité d’accès au soin comme droit fondamental. Nous devons assurer l’effectivité de ses droit et de la responsabilité qu’ils engagent pour les pays signataires et intensifier nos actions diplomatiques pour une adoption plus large. La santé, comme l’environnement, sont des biens communs essentiels : mettons en oeuvre les moyens de leur préservation.

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